Violences conjugales : ce que vous pouvez dire à votre avocat
On vient voir un avocat au pire moment de sa vie. Pas au moment où l’on est le plus fort, le plus clair, le plus sûr de ce que l’on veut : au moment où l’on est le plus fragile.
C’est vrai de toutes les procédures familiales. C’est particulièrement vrai quand il y a eu des violences - physiques, psychologiques ou sexuelles. Et cela change la façon dont je travaille.
D’abord, ne pas se tromper de stratégie
Le premier rôle de l’avocat reste évidemment technique. Mener la procédure le plus efficacement possible, déployer tous les moyens que le droit met à disposition, choisir la bonne voie - plainte, ordonnance de protection, éloignement du conjoint - et convaincre le juge.
Sur ce terrain, la spécialisation en droit de la famille n’est pas un argument commercial. C’est ce qui permet d’être fin : de savoir quelle pièce emporte la conviction d’un magistrat, quelle demande fragilise le dossier, quel calendrier protège réellement. Se tromper de stratégie, dans ces dossiers, se paie cher.
Mais il y a un second rôle, aussi important, et dont on parle beaucoup moins.
« Je m’en veux d’avoir encore de la peine pour lui »
Une victime de violences conjugales est très souvent traversée par des sentiments contradictoires. Elle veut s’en sortir, obtenir justice, être protégée. Et en même temps, il lui arrive d’éprouver une forme d’empathie pour celui qui l’a fait souffrir.
Elle pense qu’il va perdre son travail. Qu’il va se retrouver dans une situation financière impossible. Qu’il ne verra plus ses enfants. Ces pensées existent, et elles la mettent en difficulté - parce qu’autour d’elle, l’entourage est habité par beaucoup de colère à l’égard de cet homme. Une colère légitime, d’ailleurs, et souhaitable.
Alors la victime oscille. Entre une révolte parfaitement fondée et des sentiments qu’elle juge inavouables, qu’elle n’ose dire à personne, et dont elle a honte.
Mon rôle n’est pas de nier ces sentiments. Il est de les écouter, et de savoir qu’ils sont normaux.
« J’aurais dû partir plus tôt »
L’autre phrase que j’entends beaucoup, c’est celle de la culpabilité. J’aurais dû voir qu’il était perturbé. J’aurais dû comprendre plus vite. J’aurais dû partir avant.
Cette culpabilité-là aussi, on peut l’entendre. On peut l’accompagner. Ce n’est ni une faiblesse ni une contradiction avec la démarche engagée : c’est une étape du chemin.
Tout dire, sans que tout aille au dossier
C’est ici qu’intervient, à mon sens, le cœur du travail de l’avocat en droit de la famille. Il faut que la personne se sente protégée à deux titres.
Protégée dans la procédure, bien sûr. Mais protégée aussi dans ce qu’elle confie : elle doit pouvoir tout dire à son avocat, y compris ce que l’entourage jugerait inadmissible, sans craindre que cela lui soit retourné ou versé au débat.
Car ces sentiments, on ne peut pas les traduire en procédure. Écrire dans des conclusions qu’une femme éprouve de l’empathie pour son ex-conjoint violent, ce serait affaiblir ses propres arguments et fragiliser la démonstration des violences. C’est tout simplement impossible.
Mais « impossible à traduire dans la procédure » ne veut pas dire « inexistant », ni « mal ». Il y a un filtre : l’avocat n’avance au dossier que ce qui sert les intérêts de sa cliente. Le reste n’est pas nié - il est entendu, et il reste entre nous.
Ni psychologue, ni indifférent
Ce n’est pas un rôle de psychologue, et je ne prétends pas l’être. Quand quelqu’un a subi des violences, il est souvent souhaitable qu’un professionnel l’accompagne longuement, l’aide à relier ce qu’elle vit à son histoire, et à repartir de l’avant.
En revanche, un avocat qui pratique quotidiennement ces dossiers doit connaître la nature humaine et les étapes par lesquelles passe une victime. Il n’a pas à attiser la haine. Il n’a pas non plus à forcer quelqu’un à ressentir ce qu’il ne ressent pas.
Des procédures longues, une reconstruction en parallèle
Ces dossiers durent souvent plusieurs années. C’est long, c’est éprouvant, et le calendrier judiciaire ne se règle pas sur le rythme intérieur de la personne.
C’est aussi ce qui rend ce travail précieux : je vois mes clientes évoluer, pas à pas, et se reconstruire pendant que la procédure avance. Après des années de pratique auprès de victimes de violences conjugales, je sais que cette façon de faire - écouter longuement, ne rien juger, filtrer ce qui va au dossier - est la plus apaisante pour elles. C’est celle que j’ai choisie.
Voir aussi : violences conjugales, les trois voies juridiques et par où commencer.
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